Mission 1970 : 40 ans de propositions au service de la performance

Gérard Massin, Président Directeur Général du Groupe SETEC, comptait au nombre des premiers lauréats de la Fondation…

En 1970, juste après le bouleversement de 1968, naissait la Fondation, sur une idée simple mais forte : faire en sorte que les jeunes élites se rencontrent, qu’elles réfléchissent ensemble, en allant voir ailleurs qu’en France d’autres réussites, d’autres méthodes.

Nous avons rencontré Gérard Massin, aujourd’hui Président Directeur Général du Groupe SETEC (Société d’Etudes Techniques et Economiques), l’un des plus importants groupes français d’ingénierie. Gérard Massin comptait au nombre des premiers lauréats de la Fondation : il participa à sa première mission. Un témoignage exceptionnel…

La Mission 1970 de la FNEP a produit des rapports sur les thèmes suivants :

  • L’ombudsman
  • Pour une nouvelle politique industrielle et commerciale de la France
  • La perception des aspects négatifs de l’industrie
  • Politiques nationales et marché mondial

Q : Quels pays avez-vous visités ?

G.M : L’Indonésie, l’Iran, le Japon, la Roumanie, la Suède. Ces pays correspondaient peu ou prou aux différents sujets sur lesquels nous avions proposé de nous pencher.

On dit que les voyages forment la jeunesse, ce projet nous suffisait.

Q : Quels souvenirs gardez-vous de ces voyages ?

G.M : Ils furent vraiment superbes, remarquablement organisés.

Les rencontres qu’ils nous permirent sont, encore aujourd’hui, des souvenirs très forts. Ainsi, en Iran, avons-nous été reçus par le Premier Ministre d’alors, exactement le lendemain de la mort du Général de Gaulle, le 10 novembre 1970. Il venait d’apprendre ce décès au Shah. Et nous étions les premiers Français qu’il rencontrait depuis. Je garde en mémoire l’image de cet homme, Amir Abbas Hoveida (1) , image associée à sa pipe et à l’orchidée qu’il portait en boutonnière. Il est mort en avril 1979, dans une situation misérable, au moment de l’arrivée de Khomeini au pouvoir.

Lors de notre passage, l’Iran vivait le temps de l’exaltation de la richesse : on cherchait la croissance à tout prix, à s’y enrichir, les créations d’entreprises se multipliaient, les fortunes explosaient et claquaient à la figure d’une population, au sein de laquelle les inégalités étaient marquées et frappantes.La suite a montré combien cette situation était instable: ce ne sont pas seulement les fortunes qui ont explosé, c’est le système.

Q : Qu’aviez-vous découvert, concrètement ?

G.M : Des réalités étonnantes. Nous étions alors, il faut bien l’avouer, assez enfermés dans les questions de méthode comme tout jeune ingénieur qui se respectait. Nous sortions de 1968, nous pensions que le monde entier était chamboulé. Or, il ne l’était pas tant que cela. En Suède, la Social Democracy était triomphante et tranquille, le patronat et les syndicats vivaient en bonne intelligence et dialoguaient entre eux sereinement. Cela nous paraissait incroyable.

Q : Et la Roumanie ?

G.M : C’était un pays complètement verrouillé. Nous y étions accompagnés, écoutés, surveillés par un interprète, flanqué en permanence d’un représentant de la police politique.

Pour nous, enfants de la liberté, ce fut un véritable choc. Du coup, en Roumanie, nous avons surtout affiché notre intérêt pour les monastères de Moldavie… Nous y avions d’ailleurs croisé des Hongrois, qui nous paraissaient plus ouverts, plus libres, que nos guides surveillants.

Q : Le Japon ? L’Indonésie ?

G.M : Le Japon nous est apparu comme un succès économique prodigieux. C’était, il faut le rappeler, le Japon de la grande époque, avec une mutation de la société extrêmement rapide ; je me souviens qu’une jeune étudiante en sociologie apparemment très moderne nous avait, à 2 ou 3, emmenés chez elle où sa grand-mère nous avait accueilli par une cérémonie du thé !. Quant à l’Indonésie, nous y sommes allés, me semble-t-il, parce que c’est un pays pétrolier auquel Elf portait un certain intérêt. Nous pouvions donc nous y appuyer sur des correspondants et des interlocuteurs membres de l’une des sociétés fondatrices. Au-delà des débats sur les questions du développement, Borobudur et les rizières de Java m’ont laissé un souvenir inoubliable…comme le climat de chaleur humide que j’avais trouvé vraiment très dur.

Q : Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

G.M : Ce fut une expérience merveilleuse : trois mois de voyage en continu, un cycle d’enseignement complémentaire d’une qualité, d’une richesse inégalées. Elle nous a presque tous fortement marqués, je crois. Voir le monde, s’apercevoir que d’autres vivaient et pensaient autrement… Il faut comprendre : seuls deux ou trois parmi nous avaient passé quelque temps dans une université nord-américaine !

C’était vraiment du mécénat. Un extraordinaire cadeau sous forme d’un complément unique et original de formation fait à des jeunes diplômés.

Quant à moi, j’avais 23 ou 24 ans, je n’étais jamais sorti de France, ou quasiment. C’était pour moi une ouverture sur le monde, une extraordinaire aventure. A la différence des ingénieurs des mines, qui avaient passé une année en entreprise au cours de leur scolarité ou des énarques qui avaient fait leur stage en préfecture, et qui avaient donc les uns et les autres eu une première expérience de la « vraie vie » je n’avais jusque là, au service militaire près, connu que l’école.

Q : Comment vous êtes-vous préparés à ces trois mois de voyages ?

G.M : Juste avant le départ, nous avions bénéficié d’une sorte de stage préparatoire, assez long, 8 ou 15 jours, je crois. L’objectif était une mise à niveau sur ce que nous devions savoir et sur les informations et messages que nous devions porter hors des frontières. Ainsi nous a-t-on présenté les membres fondateurs, Elf et Air France. Jacques Chaban-Delmas lui-même nous a reçus très cordialement à Matignon, s’est inquiété des thèmes sur lesquels nous allions travailler. Ce n’était pas rien !

Nous avions aussi rencontré les ambassades des pays où nous nous rendions. Il n’y avait pas encore de « phase France ». Cette préparation en tenait lieu.

Lucien Matrat pilotait tout, s’occupait de tout, comme toujours. Homme de communication, il insistait sur l’importance de ce domaine. La communication externe, la communication interne, les Relations Publiques, aujourd’hui on dirait la communication institutionnelle et d’influence, toutes ces questions le passionnaient, c’était son métier, plus que son métier.

Q : Avez-vous gardé des liens avec vos camarades de la Mission ?

G.M : On s’est naturellement beaucoup dispersé, du fait des exigences de nos carrières respectives. Mais quand nous nous voyions, c’était avec plaisir : nous formions une bonne équipe. Et c’est à l’un d’entre nous, notre Normalien germaniste, Gérard Raulet, que le Club des lauréats doit son étrange nom : le Club Pangloss. (lien sur rubrique Historique)

Merci, Gérard Massin !

(1) Ou Hoveyda, Premier ministre Iranien du 27.1.1965 au 6.8.1977. Arrêté en novembre 1978, dans la suite des émeutes de Téhéran, il est abandonné dans une cellule de sa prison au moment du départ du Shah. Refusant de fuir, il est jugé à huis clos, puis abattu.


Interview recueillie par Sylvie Lainé, Déléguée Générale de la FNEP, le 20.12.09

Photo de Gérard Massin par Olivier Panier des Touches – Agence Dolcevita

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