Enseignement supérieur et recherche, leviers du renouveau en Haïti

L’année 2010 a tragiquement débuté par le séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier dernier au cœur de sa capitale Port-au-Prince.

Le désastre humain est immense : plus de 300 000 décès et autant de blessés, 1,5 millions de sans abris et de déplacés. En frappant au cœur de la capitale économique et administrative, le séisme a touché de manière aiguë les capacités humaines des secteurs publics et privés. Les institutions en charge de la formation et de la recherche ont été fortement affectées. Le tremblement de terre a tué 38 000 écoliers et étudiants, ainsi que 1 300 enseignants et personnels éducatifs. Il a détruit 4 000 écoles et le siège du ministère de l’éducation nationale. Aucune université n’est en état de fonctionner pleinement.

Les pertes matérielles sont évaluées à 120% du PIB du pays. Depuis 35 ans d’application de la méthodologie d’estimation des dommages et des pertes DALA, c’est la première fois que le coût d’un désastre est aussi élevé relativement à la taille de l’économie d’un pays.

Le Chef de l’État, René Préval a défini la vision à long terme du développement d’Haïti dans les termes suivants: « Nous refonderons la Nation haïtienne en transformant la catastrophe du 12 janvier 2010 en une opportunité pour qu’Haïti devienne un pays émergent d’ici 2030 ». C’est dans cette perspective que la conférence des pays donateurs réunie le 31 mars 2010 au siège de l’ONU s’est engagée à apporter 5,5 milliards de dollars d’aide à des projets au cours des 18 prochains mois. Dans les 10 prochaines années, on estime que Haïti aura besoin d’environ 11,5 milliards de dollars pour se reconstruire. Le plan de reconstruction prévoit bien évidemment la mise en place des infrastructures économiques nécessaires à la croissance : routes, énergie, télécommunication, production agricole et industrielle, système de santé…

Dans le dialogue sur la reconstruction engagée entre les pouvoirs publics haïtiens et la communauté internationale, de nombreuses organisations nationales et internationales (UNESCO, Agence universitaire de la Francophonie, universités, ONG …) ont rappelé :

- qu’aucun développement n’est possible sans éducation,

- que le développement solidaire et durable doit prendre appui sur un enseignement supérieur structuré, moderne, ouvert sur le monde et en résonance avec son milieu.

En effet, encore récemment, la plupart des institutions internationales (Banque Mondiale, FMI …) concentraient leurs investissements sur les infrastructures, en croyant que celles-ci contribuaient plus directement au développement des capacités productives des pays. L’éducation était considérée au mieux comme un droit et non comme un investissement pour la croissance.

A l’heure où l’aide internationale afflue, il importe de penser aux investissements publics et privés à engager dans le renforcement des capacités de formation, de recherche et d’innovation en Haïti.

Outre les actions d’urgence engagées ces dernières semaines comme la mise en place d’un réseau numérique académique pour désenclaver les universités et l’installation de préfabriqués, la réflexion qui s’engage sur la refondation d’Haïti place l’enseignement supérieur au cœur des stratégies de son développement. Réunis au côté de la communauté internationale, dès janvier en Haïti, en février à Santo-Domingo, en mars à Paris, et prochainement en mai à Montréal, les recteurs des universités haïtiennes auront à relever plusieurs défis :

• de gouvernance, par la mise en place d’un cadre de pilotage d’une politique publique d’enseignement supérieur de formation professionnelle et de recherche, et d’un cadre de mutualisation des universités haïtiennes,

• dans le domaine académique, par l’instauration de filières courtes professionnalisées qui servent la reconstruction notamment dans le secteur du génie urbain, de la santé, de l’agronomie, de l’hydrologie, de l’aquaculture, de l’informatique, des industries culturelles ….

• dans leurs relations avec les entreprises en charge de la reconstruction, permettant d’offrir aux étudiants des stages et des emplois durables, et ainsi freiner la fuite des cerveaux,

• dans l’innovation par la création de centres de recherche ciblés sur le développement du pays (habitat, eau, urbanisme, santé …), et par l’utilisation accrue du numérique grâce au projet de l’ONU qui vise à faire d’Haïti le premier pays «wireless » du monde,

• dans leurs relations avec les acteurs économiques, par le développement d’un observatoire d’études stratégiques qui permettent de faire bénéficier les opérateurs de la reconstruction (universités, entreprises, pouvoirs publics, organisations internationales …), d’une capacité accrue d’analyse sur les enjeux du développement du pays.

La Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur organisée à l’UNESCO, le 8 juillet 2009 s’est clôturée sur un appel demandant aux gouvernements et au secteur privé « d’augmenter l’investissement dans l’enseignement supérieur, d’encourager la diversité et de renforcer la coopération régionale pour répondre aux besoins sociétaux. ». Il n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui d’investir dans l’enseignement supérieur haïtien, levier essentiel du développement économique et social durable au service de la collectivité.

Contribution de David Bruchon, lauréat FNEP 2007 (Mission Diversité)

David Bruchon a travaillé de 1995 à 2001 au développement à l’international des universités haïtiennes. Il est actuellement directeur adjoint au développement et à la valorisation à l’Agence universitaire de la Francophonie, réseau mondial d’établissements d’enseignement supérieur présent dans 88 pays. Lien sur site AUF