Le Japon face au Chaos, travail et harmonie

Japan_drapeau_site FNEPDepuis que le Japon est ravagé par des tragédies accumulées, nous avons voulu, signe dérisoire et essentiel, témoigner par le bandeau de notre page d’accueil, de notre solidarité avec ce pays. Treize missions FNEP l’ont visité, pour mieux comprendre les pratiques de performance collective qui l’ont hissé au rang de 2ème puissance économique mondiale, jusqu’à ce que, récemment, la Chine gagne cette place.

Le discours d’un empereur

L’empereur Akihito, 77 ans, s’est, mi-mars, par voie de télévision, adressé au peuple japonais qui découvrait sa voix. Avant lui, le dernier empereur à avoir pris la parole publiquement fut Hiro Hito annonçant en été 1945, à la suite de la double tragédie nucléaire d’Hiroshima et Nagasaki, par voie radiophonique, la reddition du Japon, qui mettait fin à la 2ème guerre mondiale. La rareté de cette parole qui n’intervient qu’en temps de catastrophe majeure, est-elle liée  à un « caractère national » ?

Il est toujours présomptueux de réduire une culture à quelques généralités, à des stéréotypes. Et pourtant… Comment une culture humaine ne serait-elle pas influencée par ce qu’on qualifie de « variables culturelles » tels le climat qu’elle subit, ou le contexte géographique qui l’accueille ? Vivre de toute éternité sur un volcan, sur une terre qui souvent se brise, induit certaines attitudes, certaines croyances, certaines réactions.

Le Japon est en Extrême Asie, littéralement au bout du monde, en tout cas du nôtre. Cet archipel, formé de 4 îles principales, et de tant d’autres, couvre une superficie d’environ 378 000 km2, montagneux pour à peu près les ¾, qui hébergent de nombreux volcans  actifs  et supportent de fréquentes secousses telluriques. En moyenne, on compte, à Tokyo, un tremblement de terre par semaine. 127 millions d’habitants se partagent ce territoire, soit environ le double de la population française : en somme, 2 fois plus d’habitants sur un territoire 1 fois et ½ plus petit que le nôtre, sans compter les montagnes… Ce nombre, d’ailleurs, il n’est pas dit qu’il reste à ce niveau. Il y a de moins en moins de bébés Japonais, c’est l’un des problèmes de ce pays. En projection, le chiffre de la population tomberait à 60 millions en 2100.

Japon écris en Caracteres japonais_site FNEP

Japon s’écrit 日本, qui signifie « origine du Soleil » (日 = jour ou soleil, 本 = racine ou origine – pour évoquer le soleil levant). Son drapeau parle lui aussi du soleil : un disque rouge sur fond blanc. En cet « Empire du Soleil Levant », pays de tous les dangers, les liens entre l’Homme et la Nature sont étroits et profonds.

Harmonie

Nous aspirons au bonheur. Au Japon, on privilégie l’harmonie. Pourquoi ?

Notre relation à l’environnement, l’une des « variables culturelles », parle des liens que nous entretenons avec la nature et le monde qui nous entoure.

L’environnement doit-il être subi ? L’homme doit alors en supporter et accepter les contraintes. Est-il contrôlé par l’Homme ? L’environnement peut alors être transformé pour servir ses objectifs. Mais l’Homme peut-il tenter de vivre en harmonie avec son environnement ?

Dans ce monde si loin du nôtre, l’individu est une composante de l’univers, il n’en est pas le maître.

Il aspire à l’harmonie avec cet environnement, dont il ne peut qu’accompagner les colères, auquel il ne peut que s’adapter, faute de pouvoir le contrôler.

À cette harmonie entre l’Homme et la Nature doit répondre l’harmonie entre les hommes.

Ce que l’Homme crée n’est beau que si sa création reproduit la nature ou son organisation.

La conséquence de cette conviction est, au quotidien de la relation humaine, très concrète : le conflit doit être évité, de même que l’explication directe, de face à face, en cas de désaccord. Ils seraient une atteinte à l’harmonie. Et le consensus est la règle pour ce qui relève des processus de décision.

La religion originelle est, au Japon, le shintoïsme. Il désigne l’harmonie comme nécessité et comme logique de la conduite humaine.

Cette voie du divin met en exergue le caractère sacré de la Nature. Le profond respect en découlant définit la place de l’homme dans l’univers : être un élément du Grand Tout. Le bouddhisme (importé au Japon), s’inscrit dans cette logique de respect : les croyances sont loin de s’exclure les unes les autres. De nombreux Japonais embrassent de fait plusieurs religions simultanément.

Le respect des ancêtres et le sentiment de communion avec les forces de l’univers et les générations passées sont les bases spirituelles du Shinto.

Il ne comporte pas de commandements absolus, excepté de vivre « une vie simple et en harmonie avec la nature et les hommes« . Cela induit quelques préceptes, dont le respect de la famille, socle de préservation des traditions, l’amour de la nature, et la propreté physique.

La pratique du zen (méditation silencieuse) et du zazen (méditation assise), formes de bouddhisme qui insistent sur l’« illumination intérieure » expriment de même cette aspiration à l’harmonie, comme l’illustre le développement d’une esthétique simple, dépouillée : la beauté de l’éphémère. En témoignent temples, maisons, bouquets.

Parce que rien ne dure, que tout peut être en un instant détruit, cet instant doit être éternel, l’éphémère doit faire l’objet de toutes les attentions.

Ainsi en est-il de l’ikebana, l’un des cinq arts traditionnels, celui de l’arrangement floral : il crée une harmonie de construction – sur trois piliers, symbolisant le ciel, la terre et l’humanité – dont le propos est de symboliser la splendeur de la nature, qu’il convient de saisir avant qu’elle ne choisisse le chaos.

Ainsi en est-il du jardin japonais (ou de l’idée que nous nous en faisons), même s’il est parfois difficile pour nous de contempler en silence et longtemps 15 pierres rangées au hasard, sur du sable parfaitement ratissé.

La FACE, expression de la relation d’harmonie entre les personnes

Dans toutes les cultures humaines, l’ordre social repose sur la symétrie, l’échange, la réciprocité des relations. Le respect d’autrui est partout un principe relationnel fondamental. Il suppose à la fois le respect de la face et celui du territoire.

Le rôle de la politesse est de résoudre cette double problématique : identitaire – protection et valorisation de la face – et relationnelle - contact et distance, ouverture et fermeture, lien et réserve : le territoire -.

En Occident, le souci du respect du territoire de chacun prime : on veut protéger son espace et sa vie privée.

Au Japon, ce qui importe, c’est de ne pas perdre la face, quel qu’en soit le prix.

Ce qui importe, c’est la qualité de la relation, beaucoup plus essentielle que ce que nous appelons le parler-vrai, qui n’a pas beaucoup de sens pour une culture d’harmonie. L’objectif est de garantir à tous le « confort relationnel », l’harmonie des relations.

Lorsqu’un Occidental garde la face en refusant de se laisser bafouer, un Japonais la perd en perdant sa sérénité. Garder son calme en toutes circonstances, c’est vivre en harmonie.

La langue japonaise, elle-même, se caractérise par un nombre impressionnant de formules de politesse toutes prêtes pour  telle ou telle situation particulière.

Une conception collective du travail : la cohésion du groupe fonde la performance

Une culture individualiste valorise l’autonomie et la réussite individuelle. Le contrôle social y est fondé sur le respect de soi. Dire « ce que l’on pense » est signe de franchise.

Le Japon est une culture qui fait primer le groupe sur l’individu.

Dans une telle culture où les intérêts individuels sont subordonnés à l’intérêt du groupe, chacun s’identifie par son appartenance à tel ou tel « ensemble », famille, entreprise, réseau. Chaque groupe protège ses membres qui, en contrepartie, lui témoignent fidélité et loyauté.

Le groupe dont l’un des membres aura enfreint les règles ressent collectivement un sentiment de  honte.

Avec le proche, on fusionne, avec le réseau, on échange, avec l’étranger, on sépare.

La langue exprime cette configuration. Par opposition aux langues occidentales « égocentriques », centrées sur le sujet (je), le japonais est une langue « lococentrique », centrée sur la situation. Celui qui parle se désigne par sa fonction, son rôle ou sa position. En français, celui qui parle, « je », reste « je » dans n’importe quelle situation. En japonais, il est une succession de rôles sociaux.

Un Occidental cherche à se démarquer des autres, un Japonais recherche plutôt la conformité, rester dans la moyenne, ne pas être remarqué. On doit taper sur les clous qui dépassent pour les mettre à niveau avec les autres…

Cette société relationnelle est aussi cellulaire : la communication entre deux cellules, groupes humains identifiés (uchis) ne peut s’établir qu’à travers un formalisme rigoureux, pratique à la fois sociale et artistique. Les Japonais y sont éduqués dès l’enfance, et cet apprentissage précoce renforce le sentiment de destin commun.

Aussi le respect de l’ordre établi, le poids de la hiérarchie sont-ils très importants dans la sphère professionnelle. Le travail reste une valeur clé au Japon, même si elle est moins essentielle que dans les années 80.

En Occident, la description de fonction, qui s’adresse à l’individu, tend à être la plus explicite possible. Au Japon, elle est brève, plus floue. Les postes doivent pouvoir être interchangeables, le collaborateur fait partie d’un groupe. La véritable fonction est d’œuvrer à chaque fois que le groupe en a besoin. La description de fonction concerne le groupe, non l’individu : c’est davantage le groupe que la personne qui est affecté à une tâche.

Comme partout, bien sûr, les Japonais portent en eux une part d’individualisme, et la tension existant entre l’intérêt du groupe et l’aspiration à l’individualité y alimente l’art et la littérature.

Au demeurant, si le concept de groupe a toujours un rôle important, les entreprises prennent de plus en plus en compte la performance individuelle. L’emploi à vie, qui n’est plus garanti, porte moins que naguère une aspiration personnelle.

Mais aujourd’hui encore, la réussite repose sur la diversité  des talents et des compétences. Renoncer au « petit moi » pour le « grand moi », choisir la COHESION permet l’action concertée sans priver l’individu de sa personnalité. Ce choix ouvre le chemin de la perfection, autre aspiration japonaise.

Une civilisation de l’effort

En français, le mot travail vient du bas latin tripalium, une machine pour ferrer les chevaux, ce qui était considéré comme une assez basse besogne. En japonais, travail, shigoto, signifie, étymologiquement : activité de l’homme capable de tout faire. Le travail valorise et le travail parfaitement effectué, comme l’importance ou la beauté de la finalité qu’il sert, valorise encore plus. C’est la parabole du casseur de cailloux… Ce modeste travailleur à qui l’on demande ce qu’il fait. Il peut répondre : « Je gagne ma vie. » ou « Je casse des cailloux. » ou bien encore « Je participe à la construction d’une route ». Seule la 3ème réponse pourrait être japonaise.

Méthodiques, les professionnels étudient une multitude de détails, veulent tout voir et tout savoir d’un procédé, d’une technique, d’un savoir-faire. Ils cherchent à maîtriser tout ce qui est prévisible et se prémunir contre l’imprévisible voire… l’invisible (les bactéries et les microbes). Hélas, comme on le sait, ils n’y parviennent pas toujours et dans ce pays où l’on ne veut rien laisser au hasard, où le métro ne compte qu’une vingtaine de secondes de retard en moyenne chaque année… L’imprévisible parfois surgit et ressemble au chaos.

Dans ce pays où règne une rigoureuse propreté, où toutes les marchandises sont vendues sous emballage de cellophane, où les chauffeurs de taxis conduisent en gants blancs, dans ce pays, lorsque s’imposent la boue et le désordre, la cohésion et la solidarité, plus qu’ailleurs sans doute, préservent du désespoir et incitent à continuer, nettoyer, reconstruire.

Cette culture qui vit dans la recherche permanente de l’excellence, la quête de l’ultime détail, de ce qui doit être parfaitement fini - la force du progressif, le petit à petit -, induit une très faible résistance à l’incertitude. Lorsque tout est vérifié, lorsque tout est étudié y inclus le moindre grain de sable, comment faire face à l’imprévu ? Comment y réagir s’il survient ?

En recommençant, sans doute… Au fil des siècles, toujours, plus conscient que nous le sommes du caractère transitoire de toute chose, le Japon continue, recommence, reconstruit, repart.

Contribution de Sylvie Lainé, déléguée générale de la FNEP

En savoir plus :

- Introduction à la culture japonaise Hisayasu Nakagawa, PUF 2005

- Rapports FNEP (les plus récents étant consultables sur notre site, page Thèmes)  :

  • 1970 : Politiques nationales et marché mondial
  • 1979 : La Mer
  • 1980 : L’emploi
  • 1982 : Consumérisme et vie économique
  • 1986 : Recherche et Innovation, moteurs du dynamisme économique
  • 1987 : Entreprise et système éducatif
  • 1988 : La communication interne et externe des grandes entreprises
  • 1990 : Les nouvelles entreprises de la culture
  • 1991 : Quelle place pour quelle Europe ?
  • 1997 : L’entreprise, l’administration et les nouveaux moyens de communication
  • 1999 : L’exercice du pouvoir dans l’entreprise et l’administration
  • 2004 : Comment accroître les performances par un meilleur management ?
  • 2005 : Evolution démographique : vers une nouvelle gestion des carrières et des savoirs

- Sur l’interculturel : Managers réussissez l’interculturel ! La clé de votre performance, Sylvie Lainé, AFNOR Editions 2009

- Site web : www.mofa.go.jp

Hommage et sourire

Pouvions-nous conclure cet article sans vous proposer un proverbe japonais ? Lisez donc ce qui suit …

Il faut avoir la patience de rester assis sur une pierre pendant 3 ans pour la réchauffer.

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